N I C E (26)

logo-nice-26L’AVEUGLEMENT DE L’IMMEDIATETE (2)

Plus qu’ailleurs, la collectivité territoriale se doit de réconcilier les deux temps qui rythment la vie de toute chose, celle des hommes comme celle des organisations. Le temps de la réflexion et celui de l’action. Le court, le moyen et le long terme.
Il y a une logique dans le court terme, comme dans le long terme. Le moyen terme, lui, s’exprime dans la transition de l’un vers l’autre, commence avec l’un et se prolonge dans l’autre.
La gestion du court terme exige des résultats immédiats, dont on veut visualiser les fruits. D’ailleurs, à la bourse, si l’on veut obtenir des gains immédiats, ne spécule-t-on pas à court terme ? Et, dans le langage financier, ne parle-t-on pas de dettes à court terme ?
Alors qu’un projet à long terme entraîne une chaîne de résultats, différentes phases validées au fur et à mesure, avant d’arriver à la réalisation finale.
Rien ne s’oppose à aucune de ces trois temporalités, pourvu qu’elles soient menées en même temps.

Les mots « tactique » et « stratégie » sont souvent employés pour exprimer les actions menées dans ces temporalités.
Termes venus du vocabulaire militaire, strategos en grec signifie « conduite de l’armée », ils s’appliquent aujourd’hui à toutes les politiques organisationnelles. Dans tous les domaines, d’ailleurs.
La stratégie relève du long terme et implique l’anticipation et la planification. Comment gagner la guerre ! La tactique s’inscrit dans le court terme et concerne le déroulement de l’action. Comment gagner une bataille ! Donc, la tactique fait partie de la stratégie. L’une n’est rien sans l’autre.
Et, il est des sujets qui ne souffrent pas que l’on néglige l’une au profit, ou au détriment, de l’autre. Sous peine d’échouer. Encore, et encore.
Je pense aux politiques de lutte contre l’insécurité, qui se doivent d’être dans cette triple temporalité. Avec la sanction immédiate, face aux délits commis. La reconstruction économique et spatiale, dans la durée. Et, la prévention, parfois antérieure à la répression, qui se poursuit jusque dans le long terme.
Cela nécessite d’être dans l’anticipation, après une importante et fine analyse. Définir des objectifs et des moyens, élaborer un agenda, un planning de réalisations, déterminer les règles du jeu et distribuer les rôles, les responsabilités. On est loin, très loin d’une simple politique de l’immédiateté.

Pour mettre en place ses politiques urbaines, façonner l’environnement de sa ville, la collectivité territoriale doit utiliser cette triple temporalité, rationaliser ses choix et optimiser ses moyens. Et, par voie de conséquence, rejeter toute politique de l’immédiateté.

On a toujours l’impression que le temps d’aujourd’hui n’est pas le même que celui d’hier. Et qu’aujourd’hui, notre véhicule de vie possède un tableau de bord calendaire intemporel. Nous avons le temps, de tout faire, dans l’urgence.
En réalité, le temps n’a rien à voir à l’affaire. C’est notre prise de conscience qui compte. Ou plus exactement, la conscience que nous avons que nos actes d’aujourd’hui transforment notre vie, notre environnement de demain. Et qu’il est de notre responsabilité de bien penser, et gérer nos actions d’aujourd’hui pour mieux préparer notre monde de demain. Et donc, de mieux nous projeter dans le futur, pour mieux appréhender les changements que nos décisions vont entraîner.
Sans, bien entendu, à aucun moment, ni oublier ni annihiler l’histoire. Sans, surtout, se laisser vampiriser par notre soif d’accéder aux choses, aux savoirs, sans efforts, sans réflexion, sans apprentissage. Avec des outils, comme internet, qui sont là pour travailler à notre place, tout comme l’appareil photographique calcule lui-même la profondeur de champ, pour assurer la netteté de notre photo.
Penser l’avenir, c’est prendre le temps, c’est redevenir maître de son destin.
A l’inverse, sombrer corps et âme dans l’Urgence, le TU, le TTU, nous entraîne vers une perte de contrôle des conséquences de ce que nous faisons. Un peu comme le serait une voiture à pleine allure, sans volant, ni frein.
Et c’est cette dictature qui asphyxie la réflexion et brouille la lisibilité de l’action. Un peu comme un avion qui, dans l’urgence, atterrirait sur une piste totalement invisible. Sans qu’en plus nous n’ayons le moindre sentiment de responsabilité.
Bref, être dans l’immédiateté, et seulement cela, c’est devenir aveugle. Etre dans l’immédiateté, c’est agir, en multipliant les actes dont la qualité est souvent inversement proportionnelle à la quantité.
Nice mérite que l’on réhabilite la réflexion sur le long terme. Que l’on ne reste pas dans la superficialité ni l’apparence. Que l’on ne fasse pas fausse route.
Et que l’on construise une ville de toujours, pour toujours solidaire et intelligente.

(à suivre)
Richard POGLIANO